Lectures philosophantes

Lectures philosophantes

mardi 10 juin 2008

Synopsis du cours du 12/06/08 - I/2/b/ voluptés de l'acédie 1/2

Là où le spleen peut servir à un approfondissement de l'intime dans l'expérience du désir, l'acédie, petite soeur de la mélancolie, est la note acide qui en marque la limite. L'akêdia est ainsi à la fois la négligence (sens passif) et l'indifférence (sens actif): elle est l'absence de souci de soi à la fois comme défaut de soin et comme insignifiance du soin. Notion ondoyante et complexe, l'acédie a cependant perdue de sa superbe passant dans la nosogragraphie des états de l'âme de l'idée d'un mécanisme de dépossession de soi (dans le fureur ou la piété religieuse) à la simple fatigue d'être soi. Cf. Forthomme, De l'acédie monastique à l'anxio-dépression.
L'acédie monastique est ce démon de midi qui s'empare du moine cénobite dans la chaleur du désert plongeant son esprit dans la torpeur et la volupté. Mais là où la chrétienté ne conservera que le sens passif de l'acédie au titre d'un pêchê d'âme plus monstrueux encore qu'un pêché de chair, la Renaissance préservera le sens actif d'un sombre mais fécond ennui. Ainsi de Prétarque dans son Secretum (Mon secret) animant un long dialogue entre un Saint Augustin fictif et lui-même: l'acédie est la cause autant que l'effet d'une méditation personnelle; elle est ce chagrin amoureux (cf. l'amour de Pétrarque pour Laure dans Le Canzoniere) producteur de lauriers poétiques. Il y a des douleurs amoureuses dont il vaut mieux ne pas faire le deuil tant la mélancolie peut être féconde.
Bien qu'occultée, l'acédie n'en demeure pas moins une pathologie de l'âme moderne. Elle est ce sentiment de détresse propre à la civilisation occidentale, cette routine liée à l'habitude et qui enferme le désir dans le seul renouvellement des consommations. Il s'agit dès lors de retrouver le sens actif de cet état d'âme comme tedio opulent (ennui opulent. Cf. Eugenio d'Ors, Oceanografia del tedio), c'est-à-dire ce trouble qui tourmente le sujet désirant et cette insatisfaction qui le pousse à désirer encore et toujours.

Ce faisant, l'acédie est un outil pour ceux qui veulent se faire une âme. Elle est un vice spirituel, c'est-à-dire une disposition allant à l'encontre de l'ordre social, moral ou religieux. Elle est ce décalage, ce pas de côté que fait le sujet désirant en prise avec son propre désir. Elle est le vecteur d'une épreuve nécessairement intime de soi-même. Aussi désirer n'est plus simplement jouir, mais cultiver ce vice inommable consistant à se faire une intimité.

Synopsis du cours du 29/05/08 - I/2/a/ les délices du spleen 1/2

La mélancolie a mauvaise presse. Elle est un terme lourd de sens et d'usure qui évoque les atmosphères sombres et les araignées au plafond. Elle est un terme ambiguë abandonné par la psychiatrie moderne (cf. par exemple Pinel (1801) ou Esquirol (1820) ) du fait de son imprecision quant à la nature physique ou psychologique de cette affection. Le spleen souffre de la même mauvaise réputation. "Les vapeurs anglaises" comme les nomment Voltaire ou Diderot désignent à la fois un état négatif de tristesse, une langueur toute british.

Et cependant, l'analyse du terme fait apparaître le rôle du spleen dans l'expérience du désir. Ainsi, chez Shakespeare, le spleen est un signal de l'âme traduisant l'emprise d'un état de l'âme et désignant le marqueur d'une intensité: le spleen est autant malaise qu'élan. Il est une force primitive qui emporte ou domine l'âme. Cf. Richard III, acte V, sc. 3: "Que notre ancien cri de vaillance nous inspire la rage des dragons de flammes (the spleen of fiery dragons)." Le spleen est donc l'affect des luttes de pouvoir, le lieu d'un conflit où il est à la fois cause d'une dynamique et ayant pour effet un certain trouble. Il en va de même d'Eros: "Conçu de l'ennui (spleen), né de la folie; ce petit vaurien d'aveugle qui trompe tous les yeux parce qu'il a perdu les siens, qu'il juge à quelle profondeur je me débats dans mon amour." As you like it, acte IV, sc.1. Ici, le désir est un jeu d'équilibre entre malaise et jouissance, entre ruse et vérité, entre embarras et lucidité.
Le spleen traduit donc l'ambivalence du désir comme expérience d'une intensité: il n'est pas projection vers un objet désiré quelconque mais flux de forces comme désir du désir lui-même. Autrement dit, le désir est ici une force qui surpasse son propre but.

Le spleen acquiert cependant un sens singulier avec Baudelaire: affect complice du dandy, il est ce sentiment trouble naissant du désir de se détacher de la médiocrité ordinaire. Plus que sentiment moral dans l'ordre logique de la conquête du pouvoir, il est un affect a-logique, une coupure par rapport à l'ordre familier des choses et des êtres. Le spleen est un style de vie où domine la surexcitation.
Ce faisant, le spleen est moins un état pathologique que le jeu auquel se livre le sujet désirant avec lui-même. (Ex. Le jet d'eau dans les épaves (éd° 1866) des Les Fleurs du Mal). Il est le privilège aristocratique de ceux qui savent se faire les comédiens d'eux-mêmes. Ainsi de la définition oxymorique du dandy dans Peintre de la vie moderne décrit comme un "soleil couchant; comme l'astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie."
"L'Héautontimorouménos", poème des FLeurs du Mal, est la mise en scène de ce "miroir pervers" (J. Starobinsky) que le sujet désirant s'impose à lui-même. Il est ce dispositif réflexif où le sujet désirant plonge en lui-même: l'emprise de la conscience sur son propre désir est dès lors obstacle à la simple jouissance innocente et moteur de la vitalité de son désir, autant jeu amoureux quelque peu sadique qui se désinvestit des plaisirs pour le seul mouvement du désir lui-même, autant si ce n'est plus jeu avec soi-même (cf. le titre du poème) où le sujet déirant s'impose la torture de convertir ses plaisirs en désir. Tout sujet désirant doit se doter de cette "vorace ironie" qui a pour but de le persécuter lui-même par aspiration à être autre chose que simplement soi.

Ce faisant, un sujet désirant n'est pas la simple répétition à l'identique des mêmes plaisirs, mais le flux du désir en tant qu'il projette toujours vers autre chose que soi-même. Désirer, c'est avoir la fausse modestie de reconnaître que le plaisir n'est pas un argument.

Cinéma et philosophie - Eros mélancolique (chansons d'amour)



Mauvais sang
, L. Carax

lundi 9 juin 2008

Synopsis du cours du 25/05/08 - Eros mélancolique 3/3

Qu'en est-il alors de la mélancolie? Est-elle le symptôme ou le remède à toute expérience du désir? Cf. thème de la mélancolie amoureuse,3ème partition de l'Anatomie de la mélancolie de R. Burton (1621). La mélancolie est autant l'effet que la cause de l'emprise de "l'amour sauvage et fou". Toute l'ambiguité du désir est d'être autant vecteur d'intensité que source d'une fureur pleine d'emportement. La mélancolie est la maladie du corps et de l'âme, celle d'une âme qui a un corps (dévaluation de l'idéal), celle du corps qui à une âme (valorisation du réel).
Cependant, Burton distingue entre l'âme [soul] comme support et l'esprit [mind] comme état ou disposition d'esprit relatif à un certain équilibre entre l'âme et le corps (quiétude [quietness]/inquiétude [unquietness], aise [easiness]/malaise [uneasiness]). Ce faisant, la mélancolie est décrite comme une perturbation plus ou moins présente selon les états du sujet désirant. Aussi est-ce par nature que le désir ne peut être que mélancolie, mais c'est par accident que cet état de l'esprit [mind] porte atteinte à l'âme [soul] elle-même. Par nature, le désir est mouvement vers..., tension dans..., recherche de... dont la tranquilité est au mieux l'aboutissement du désir. Autrement dit, le plaisir est le résultat jouissif d'un processus embarassant. Le plaisir est le rebus d'un devenir, c'est-à-dire le résultat d'un mouvement qui n'abolit en rien le mouvement lui-même.

L'ironie [wit] est ce dérèglement du désir à la fois signe d'une intensité particulière et symptôme d'un déséquilibre chancelant. Elle est le signe d'une vigueur en matière de désir qui a pour seul inconvénient d'attrister. Ce faisant, l'ironie peut avoir une fonction thérapeutique. Cf. Shaftesbury, Lettres sur l'enthousiasme (1711). L'ironie est le poison du désir comme son remède: il est l'inquiétude qui perturbe la simple jouissance et le jeu qui permet la relance du désir. Désirer réclame sa part d'ironie nécessaire pour ne pas simplement jouir, mais se réjouir encore.
Aussi, désirer certes attriste mais pour mieux nous réjouir. L'expérience du désir est en même temps celle d'un poison et d'un remède: le désir est sa propre pharmacie. Car le désir soliloque, c'est-à-dire travaille le sujet désirant, le faisant se découvrir désirant et creusant ainsi une troublante intimité à lui-même. Désirer, cela peut être autant s'enfermer dans l'égoïsme des jouissances que permettre l'éhappée vers les autres lieux du plaisir. Car désirer, c'est se découvrir, c'est-à-dire autant creuser en soi-même que s'ouvrir à autre chose que soi-même.

dimanche 8 juin 2008

Synopsis du cours du 25/05/08 - Eros mélancolique 2/3

Si l'expérience du désir est nécessairement malaisée tant le désir est mouvement, devenir ou flux, c'est moins parce que le désir est malheureux que parce que faire l'expérience du désir est elle-même l' épreuve de son propre désir: désirer, c'est moins poursuivre son plaisir que faire l'essai de son propre désir. Ce faisant, le caractère malaisé de l'expérience du désir ne se perçoit, du moins courament, qu'a posteriori. Quelque chose dans le désir se solde dans le plaisir et révèle par là-même la véritable nature du désir. Faire l'épreuve de son propre désir, c'est s'éprouver comme un animal triste post coïtum.

Aussi, désirer s'éprouve d'abord sur le mode de l'unicité. Si le désir est un mouvement de tension vers un objet désiré, le sujet désirant entretient avec l'objet de son désir un lien particulier. L'unicité du désir est ici de l'ordre de la définition de ce qui nous est agréable ou désagréable. Mais ce travail de définition reste aveugle à son avenir. Ne voyant que le plaisir ou le déplaisir de proche en proche, il occulte le fait que le mouvement désirant n'est effectif que tant que l'objet n'est pas conquis. A trop consommer ses plaisirs, on consume son désir.
Ainsi du motif du pur amour dans l'érotique des troubadours. Loin d'être un amour purifié par absence de sexualité, il est un amour purifié de ses éléments étrangers par exaltation de la cordialité. L'amour pur réclame non pas d'aimer sans chair, mais avec un désir sincére et spontané: le corps ne doit être ému que dans la mesure où le coeur l'est aussi. Le pur amour est ainsi une communion des coeurs, des corps et des âmes.
Dès lors, désirer n'est pas simplement jouir de l'agréable; il est la poursuite d'une harmonie des mouvements contraires: entre ce qui me plaît et ce qui plaît à l'autre, il vaut mieux l'inconfort de nos désirs que ma seule jouissance.
Par ailleurs, désirer s'éprouve aussi sur le mode de l'unité. Si le désir est un mouvement de tension vers un objet désiré, le sujet désirant aspire avant tout à s'unir, voire à se confondre avec son objet. Ce faisant, la fusion avec l'objet désiré est un caprice embarassant: comme moteur du désir, il est souhaitable; comme but et fin, il est à proscrire. Aussi, la poursuite des plaisirs n'est pas toute l'expérience du désir; il n'en est que la surface. Désirer est autre chose que jouir, il est la durée du plaisir, c'est-à-dire autant l'instant de la jouissance que ses prémisses et sa continuation. L'expérience du désir est donc doublement malaisé: d'une part, parce que le plaisir est la petite mort du désir et d'autre part car la répétition des mêmes plaisirs est ennui.

Ainsi, le malaise est, dans le désir, principe et conséquence: conséquence car l'expérience ne peut que révéler cet étrange état du désir, principe car le désir est à lui-même le mouvement qui provoque cet état. Désirer, c'est faire l'expérience dun iatus entre un processus et son résultat, entre un sujet et un objet, entre un mouvement et ses arrêts. L'expérience du désir est celle de l'unité d'une multiplicité.

vendredi 6 juin 2008

Cinéma et philosophie - Eros mélancolique (trailer d'une romance)



Mauvais sang
, L. Carax

Synopsis du cours du 15/05/08 - I/ 2/ Eros mélancolique 1/3

La figure d'un Eros mélancolique doit pouvoir rendre compte de l'expérience nécessairement ambiguëe du désir: le désir est la manie d'une âme qui a un corps.
Une telle figure est celle de l'érotique démonique des Anciens (cf. Platon, Banquet), celle de l'érotique des troubadours (cf. Tristan et Iseult) ou celle encore de la mélancolie amoureuse (R. Burton et son Anatomie de la mélancolie (1621) J. Ferrand et son Traité sur la maladie d'amour (1623). )

Esquisser la figure d'un Eros mélancolique, c'est se demander ce qui, dans l'expérience du désir, est autant source de trouble et de contrariété. L'expérience du désir est malaise, c'est-à-dire un certain état de l'âme pris dans les rets de son propre flux. Le malaise est donc ici autant la dynamique même du désir que l'effet de cette dynamique. Le désir, parce qu'il est déplacement, écart, décalage, est l'expérience de l'incommodité d'un devenir. Désirer, c'est ne jamais être à son aise car on recherche un ailleurs.
L'eros mélancolique est ainsi l'expérience nécessairement ambiguë du désir en tant qu'il est recherche de la fusion avec l'objet désiré et épreuve de la nécessaire fission entre sujet désirant et objet désiré. Le désir est l'expérience oxymorique de l'unité d'une multiplicité, à la fois recherche d'une union et nécessité d'une constante séparation. Aussi, désirer quelqu'un, est-ce s'attrister de ne jamais posséder l'autre pour pouvoirt jouir ensemble de cette dépossession.

mercredi 4 juin 2008

Pas de cours le 5/06/08

Pour des raisons professionelles, le cours du 5/06/08 n'aura pas lieu.

Prochains cours:
le 12/06/08 au Palais U, salle habituelle
le 19/06/08 à l'annexe de L'Université Populaire, 3, avenue d'Alsace, Salle 14.
le 26/06/08 ...idem...

jeudi 15 mai 2008

Textes pour le cours du 15 et du 22/05/08 - Eros mélancolique


A consulter - R. Burton, Anatomie de la mélancholie (1620) en suivant le lien suivant pour le Tome 1 et pour le Tome 2 et plus particulièrement la 3ème partition sur l'amour mélalcolique.

mardi 13 mai 2008

Bibliographie - la pulsion

Oeuvres de Freud:
L'interprétation des rêves, trad°, Folio-Gallimard
Les 3 essais sur la théorie sexuelles, trad° Koeppel, éd° Folio-Gallimard.
Métapsychologie, trad° Laplanche et Pontalis, éd° Folio-Gallimard.
Essais de psychanalyse, "Au-delà du principe de plaisir", trad° Bourguignon, Petite Bibliothèque Payot.

Commentaires:
J.D. Nasio, Le plaisir de lire Freud, éd° Petite Bibliothèque Payot.
J.D. Nasio, Enseignement de 7 concepts fondamentaux de la psychanalyse, éd° Petite Bibliothèque Payot.
D. Scarfone, les pulsions, Que sais-je?, PUF
Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF.
Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, éd° PUF-quadrige.
M. Cariou, Freud et le désir, coll° SUP, éd° PUF
F. Malaval, Les figures d'Eros et Thanatos, éd° L'Harmattan
C. Schmidt-Hellerau, Pulsion de vie, pulsion de mort. Libido et Léthé, éd° Delachaux et Niestlé.

Pour le cours du 15/05/08 - I/ 2/ Eros mélancolique

A consulter pour le prochain cours Jacques Ferrand, De la maladie d'amour ou mélancholie érotique, , (re-éd° 1623) en suivant ce lien

samedi 10 mai 2008

Projets - Cours de philosophie à l'UniPop, année 2008/2009

Cours n° 1 : Le désir attrapé par la queue, 2/4 : la loi du manque.


Après avoir identifié les ambiguités de l'expérience du désir, le cours de cette année s'attardera sur un vecteur essentiel du désir, en l'occurence le manque.

Et en effet, qu'est-ce que désirer si ce n'est vouloir ce que l'on n'a pas ou ce que l'on n'est pas. Désirer, est-ce alors vouloir ce qui nous manque? D'où cet impossible paradoxe: lorsque tu n'es pas là, j'espère tant te revoir et te désire d'autant plus; mais lorsque tu es enfin là, mon désir s'estompe d'être ainsi comblé et je m'ennuie.


Bibliographie:

Platon, le Banquet, trad° Jacottet, éd° Livre de Poche.

Descartes, Traité des passions de l'âme, éd° GF-Flammarion.



(Ce cours fait suite à celui de l'année 2007/2008 et peut être complété par Cinéma et philosophie: malaise dans le désir)





Cours n° 2: 13 séances durant l'année en novembre, janvier, mars et mai. Calendrier à définir avec l'Odyssée. Cours d'introduction le 07/10/08

Cinéma et philosophie: malaise dans le désir.

En collaboration avec le cinéma l'Odyssée.



Reprenant les principaux concepts mis en évidence l'année précédente (l'ardeur, l'appétit, la concupiscence, la pulsion), ce cours entend confronter les concepts de la philosophie avec les images du cinéma.

Suite à la projection d'un film, l'analyse précise de séquences de film à l'aide de concepts philosophiques pourra montrer combien philosophie et cinéma font la noce.

La programmation, en partenariat avec l'Odyssée, sera disponible courant octobre. Date et lieu des cours à consulter sur le blog.

Ce cours peut être complété par Le désir attrapé par la queue 2/4

mardi 6 mai 2008

Synopsis du cours du 24/04/08 - digression: Eros et Thanatos

Eros et Thanatos sont les noms mythologiques des 2 principes fondamentaux à l'oeuvre dans le désir, la vie et la mort. Eros désigne ainsi le mouvement continu de la vie comme l'intensité qui déborde dans la vie; Thanatos quant à lui ne s'oppose pas à Eros comme la mort à la vie, mais désigne la douleur, la destruction, autrement dit le processus même de dépérissement de la vie. Dès lors, Eros et Thanatos doivent se comprendre comme le point charnière où se joue l'intensité du désir, à la fois expression de sa vivacité et moment de sa plus grande perte de vitalité.

Eros et Thanatos sont ainsi une opposition dynamique dans ce Janus qu'est le désir. Ce faisant, Freud introduit ce principe dans la plupart des manifestations agressives du désir (complexe d'Oedipe, transfert et contre-transfert, résistance, perversion sado-masochiste). Dès les 3 Essais (1915), le sado-masochisme et le voyeurisme-exhibitionisme deviennent les exemples types de ce destins des pulsions que ne prendra sa forme la plus aboutie que dans Au-delà du principe de plaisir (1920) : par un retournement des buts, le but actif de la pulsion (tourmenter/regarder) ne pouvant être satisfait, celui-ci se renverse contre le sujet désirant en un but passif (être tourmenté/être regardé). Et ce retournement ne peut avoir lieu sans un changement d'objet. Aussi le masochiste est-il le sadique de sa propre personne et l'exhibitionniste, le voyeur de son propre corps.
Mais cette perversion de l'expérience du désir traduit une vérité propre à toute expérience du désir: la plus grande jouissance est dans la décharge de l'énergie libidinale, c'est-à-dire à la fois dans la plus grande intensité possible de la force pulsionnelle comme dans le pouvoir d'inertie de cette force.
Dès lors qu'est-ce que la pulsion de mort si ce n'est la regression de la pulsion, c'est-à-dire la tentative de retour de toute expérience du désir au seul processus primaire de la décharge? Là où la pulsion de vie retarde l'inertie de la force pulsionnelle en empruntant de nombreux chemins et détours pour construire de multiples expérience de satisfaction sans annihiler la force pulsionnelle, la pulsion de mort est une tentative, pour la pulsion, d'aller droit au but.
Aussi, cette régression souligne l'ambivalence de toute expérience du désir: la pulsion est une tendance vers un but qui ne peut se réaliser sans se perdre qu'au travers d'expériences substitutives. La pulsion veut la plus grande intensité dans la décharge, c'est-à-dire la mort du désir, mais, dans le sujet désirant, le désir travaille à maintenir la tension nécessaire au psychisme pour construire des expériences de satisfaction.

Dès lors, Eros et Thanatos concourent ensemble à la poursuite du désir comme à sa satsfaction. Désirer, c'est donc toujours mourir: juste assez pour jouir, mais pas assez pour ne plus désirer.

lundi 21 avril 2008

Images pour le cours du 24/04/08 - Eros et Thanatos


Niklaus Manuel Deutsch, La jeune fille et la mort, (1517).


Edward Munch, La jeune fille et la mort, (1894).

dimanche 20 avril 2008

Synopsis du cours du 03/04/08 - Pulsion 2/2

La psychanalyse nous enseigne que l'expérience du désir est celle de la transcription continuelle d'une force universelle en vécu singulier. Entre ce que veut la pulsion et ce que peut le sujet désirant, il y a cet écart qui ne cesse de travailler le sujet désirant qui construit et oriente sa vie.

Dans les 3 essais sur la théorie sexuelle (1905), Freud va à l'encontre de l'opinion commune sur la pulsion sexuelle (texte1). Couramment, celle-ci s'entend comme un instinct, latent pendant l'enfance, qui poursuit un processus de maturation aboutissant à l'union sexuelle, but ultime de la vie. A l'inverse, il s'agit de montrer que ce que Freud appelle pulsion et la dynamique psychique dans laquelle elle s'inscrit fait de la sexualité humaine quelque chose de contre-nature.
On notera dans un premier temps que pulsion se dit Trieb en allemand, c'est-à-dire poussée, se distinguant d'Instinkt: là où l'Instinkt est tendance innée à s'orienter vers un objet déterminé par une action déterminée, Trieb désigne simplement la force motrice qui met en branle l'organisme ou le psychisme. Dans la Métapsychologie, Freud compare la pulsion et l'excitation: l'excitation obéit au schéma du réflexe (une excitation extérieure -un animal effrayant- appelle une action correspondante -sursauter puis fuir-); la pulsion est une forme d'excitation retranscrite par et dans le psychisme. Ainsi d'un enfant en détresse, l'excitation de la faim appelle non seulement une réponse appropriée (donner du lait) mais aussi adaptée aux expériences de satisfaction de l'enfant (odeur et voix de sa nourrice).

Aussi, la pulsion peut se définir suivant 4 caractéristiques (texte2 extrait de la Métapsychologie): 1. la poussée (Drang), 2. le but (Ziel), 3. l'objet (Objekt) et 4. la source (Quelle). La pulsion est (1.) la force ou quantité de mouvement qui pousse à désirer; en ce sens, elle peut se confondre avec l'instinct. Par contre, la pulsion s'en distingue par son but. En effet, là où la finalité de l'instinct est déterminée et invariable, la pulsion n'a d'autre but que la satisfaction, celle-ci pouvant empruntée divers voies possibles. Dès lors, la force de la pulsion ne cesse d'être dérivée vers des objets de satisfaction divers et variés. Ainsi, l'objet (3.) est ce en quoi et par quoi la pulsion peut atteindre son but. Moyen plus que but, l'objet de la pulsion n'est que le lieu d'une expérience de satisfaction, la force du désir se dispersant en une multitude d'objets. Enfin, la source (4.) est la traduction d'un processus somatique en une excitation psychique. Comme traduction, la pulsion est délà la façon dont le psychisme interprète les nécessités du corps.


vendredi 18 avril 2008

Synopsis du cours du 27/03/08 - Pulsion 1/2: désir et souhait

Force est de constater que le terme "désir" ,dans toute sa polysémie ambivalente, est peu usité dans l'oeuvre de Freud, le psychanalyste viennois lui préférant le terme Wunsch. Or, Wunsch (souhait) traduit à la fois le désir d'obtenir quelque chose, de voir un évènement se produire et l'expression de ce désir. Autrement dit, dans le souhait, le désir est dédoublé en désir et énoncé sur ce désir. Dès lors, désirer, ce n'est pas seulement vouloir, mais aussi exprimer d'une façon ou d'une autre ce vouloir.

Ainsi, dès l'Esquisse de psychologie scientifique de 1895, Freud décrit un mécanisme psychique répondant à un principe d'inertie consistant en l'évacuation d'une quantité d'énergie produite par des stimuli endogènes (faim, respiration, sexualité...). Ce processus primaire vise la satisfaction, c'est-à-dire la décharge de cette quantité d'énergie libre. Or, à ce premier processus répond un processus secondaire régit par un principe de constance consistant en une retenue de la spontanéité de l'énergie libre. La quantité d'énergie ainsi liée permet au psychisme de conserver une tension constante nécessaire à son fonctionnement. Dès lors, le psychisme est un système en équilibre ou plutôt un tension constante. Le psychique est une machine à draîner l'énergie.

Aussi , le souhait (Wunsch) est un mécanisme psychique à la fois lié à une nécessité vitale (la satisfaction d'un besoin) mais aussi l'expression de cette nécessité sous la forme d'une représentation particulière (l'expression d'un désir). Dès lors, l'expérience du désir se transcrit dans des expériences de satisfaction (Wunscherfüllung), c'est-à-dire le résultat d'une tension entre la force continue des stimuli internes et la réponse particulière à un sujet désirant à cette force. Ainsi de l'exemple de l'enfant affamé dans L'interprétation des rêves, chp. VII, 3: l'enfant crie, tiraillé par la faim, mais répondre à la nécessité de le nourrir ne suffit pas à le calmer tant est lié pour l'enfant à toute expérience de satisfaction à la fois le lait de la nourrice, l'odeur de son sein et la chanson qu'elle lui chante pendant la tétée. L'expérience de satisfaction est ainsi la représentation de ce qui est susceptible de procurer la satisfaction. Elle est un souvenir plus qu'un besoin.
Il en va de même du rêve comme l'accomplissement du désir. Le rêve est la production du psychisme qui ne pouvant répondre à un besoin de façon directe le traduit dans une représentation particulière. Si le rêve est sibyllin, c'est donc parce qu'il ne peut exprimer directement le sens d'un désir, mais l'expression a tout de même lieu sous une forme déviée et transcrite.

Le Wunsch est l'objet d'un mécanisme psychique où se joue le déchiffrement possible du sens du désir dès lors que l'on comprend sa source inconsciente, l'inconscient étant ici la fiction théorique nécessaire à la compréhension de ce mécanisme comme de cette dynamique. La Traumdeutung (texte) décrit le psychisme comme le lieu d'un travail dont le but est d'éviter l'accumulation d'excitation. Suivant un premier processus ("S1" ou processus primaire), l'excitation endogène recherche la satisfaction immédiate susceptible d'éviter l'accumulation d'énergie. Mais la prise en compte d'un certain déplaisir dans la décharge pure et simple de l'excitation, pousse le psychisme à user d'un second processus (S2 ou processus secondaire) où l'énergie psychique emprunte un chemin détourné. Le processus secondaire décrit par Freud consiste donc à inhiber l'énergie psychique pour réguler son intensité et l'orienter vers des expériences de satisfactions particulières.

Ainsi du rêve analysé par Freud dans la Traumdeutung et illustré par un dessin trouvé par Ferenczi dans un journal humoristique hongrois, dessin caractéristique, selon Freud des différentes couches symboliques du rêve. Les images 1 à 7 sont le rêve, l'image 8 signifiant le réveil de la nourrice. Le stimulus qui ici doit aboutir au réveil est la réponse à un besoin, celui de dormir en conflit avec la nécessité de répondre aux cris de l'enfant (Im. 1=faire une promenade: Im. 2=faire pipi) mais les différentes situations au fil des images (Im 3. à 7=flux d'urine qui devient rivière puis fleuve où néviguent une barque, une gondole, un voilier puis un paquebot) traduisent la façon dont le psychisme résiste à ce stimulus.L'accroissement de l'excitation est trancrit par l'accroissement symbolique du flux et des embarcations.
Le rêve est ici une lutte pour résiter à un besoin obstiné (dormir) malgré l'excitation du réveil (les cris de l'enfant). Il est le conflit entre la force du désir (la nécessité de dormir comme de répondre à la détresse de l'enfant) et l'expression de ce désir sous une forme particulière.